Lorsqu'une personne âgée perd progressivement son autonomie, son hygiène bucco-dentaire devient paradoxalement plus importante et plus difficile à assurer.
Diminution de la dextérité, troubles cognitifs, fatigue, dépendance, polymédication ou refus des soins peuvent transformer un geste aussi banal que le brossage des dents en difficulté quotidienne.
Face à cette situation, de nombreuses solutions « adaptées » sont proposées : brosses automatiques, dispositifs en U ou en Y, mousses nettoyantes, bains de bouche ou autres substituts au brossage.
Mais faut-il réellement réinventer l'hygiène bucco-dentaire pour les personnes âgées ?
La littérature scientifique et l'expérience de plusieurs pays européens conduisent plutôt à revenir à quelques principes beaucoup plus simples.
Le premier traitement reste le brossage
Le principe fondamental est mécanique : le biofilm dentaire doit être désorganisé et éliminé régulièrement.
Au Royaume-Uni, NICE demande ainsi que les personnes vivant en établissement soient aidées, lorsque cela est nécessaire, à brosser leurs dents naturelles au moins deux fois par jour avec un dentifrice fluoré. Le choix peut se porter sur une brosse manuelle ou électrique selon les capacités et préférences du résident. Les produits complémentaires ou bains de bouche prescrits interviennent dans des situations particulières ; ils ne remplacent pas le brossage. En France, l'UFSBD place également le brossage biquotidien avec une brosse souple et un dentifrice fluoré au centre de la prévention chez les plus de 60 ans.
Cette simplicité mérite d'être rappelée : une personne âgée n'a pas nécessairement besoin d'une brosse à dents « pour personne âgée ». Elle a besoin que ses dents soient effectivement et correctement brossées.
Brosse manuelle ou électrique ?
On pourrait penser que la brosse électrique est nécessairement préférable lorsque la dextérité diminue. Les données disponibles chez les personnes âgées sont pourtant moins tranchées.
Une revue systématique avec méta-analyse publiée en 2024, spécifiquement consacrée aux personnes de 55 ans et plus, conclut que les données disponibles ne permettent pas d'affirmer clairement la supériorité de l'une ou l'autre solution dans cette population. La question clinique devient donc plus pragmatique.
Une brosse électrique peut être très intéressante chez certaines personnes qui conservent suffisamment d'autonomie. Une brosse manuelle souple classique peut parfaitement convenir lorsque le geste est correctement effectué, notamment lorsqu'un aidant réalise le brossage.
L'outil doit s'adapter à la personne. L'objectif n'est pas d'utiliser la technologie la plus sophistiquée, mais d'obtenir un nettoyage efficace, reproductible et acceptable quotidiennement.
Et les brosses automatiques en Y ?
Ces dispositifs méritent une attention particulière car leur promesse est séduisante : nettoyer simultanément un grand nombre de surfaces dentaires et raccourcir considérablement le temps de brossage.
Pour une personne âgée ou handicapée, l'idée paraît particulièrement intéressante.
Mais la plausibilité d'une idée ne suffit pas à démontrer son efficacité.
Un essai randomisé croisé publié en 2024 a comparé une brosse automatique en Y, une brosse automatique en U, un brossage manuel de 45 secondes, un brossage manuel de 120 secondes et l'absence de brossage.
Le brossage manuel conventionnel s'est montré significativement plus efficace pour retirer la plaque que les dispositifs automatiques étudiés. Il faut cependant éviter une extrapolation excessive : les participants étaient des étudiants volontaires et non des personnes âgées dépendantes. Cette étude ne démontre donc pas que ces dispositifs sont inutiles dans toutes les situations de handicap.
Elle démontre en revanche quelque chose d’important : un dispositif présenté comme plus simple ou plus rapide ne doit pas être supposé aussi efficace qu’un brossage conventionnel sans données cliniques suffisantes.
Chez une personne qui peut bénéficier d’un brossage classique assisté, il existe actuellement peu d’arguments pour remplacer systématiquement celui-ci par une brosse automatique de ce type.
Mousse et bain de bouche : attention au faux sentiment de propreté
Le même raisonnement doit s'appliquer aux produits qui permettent de « nettoyer la bouche » sans véritable brossage.
Un produit antiseptique, hydratant ou fluoré peut avoir une indication précise. Un bain de bouche peut être prescrit dans certaines situations. Il ne faut pas en conclure qu'il remplace l'action mécanique de la brosse.
Les recommandations britanniques sont intéressantes sur ce point : elles distinguent explicitement le brossage biquotidien avec dentifrice fluoré des produits de soins buccaux éventuellement prescrits par un chirurgien-dentiste. Chez les personnes fragiles présentant des troubles de déglutition, la prudence doit être encore plus importante. Ajouter du liquide ou un produit moussant dans une bouche difficilement contrôlée n'est pas un geste anodin. La conduite doit être individualisée selon les capacités de déglutition et le risque d'inhalation.
Il serait donc excessif d'affirmer que toutes les mousses sont dangereuses. En revanche, la mousse n'est pas un substitut démontré au brossage mécanique.
La Suisse pose probablement la meilleure question : qui est responsable de la bouche ?
Le modèle suisse est particulièrement instructif parce qu'il déplace le problème du produit vers l'organisation.
La Société suisse des médecins-dentistes (SSO) recommande que chaque établissement médico-social soit accompagné par un dentiste référent. Elle met également à disposition une fiche d'examen bucco-dentaire à l'admission, une prescription individuelle d'hygiène orale, des supports de formation du personnel et un manuel consacré à l'hygiène des personnes âgées dépendantes. C'est un changement de perspective important.
Au lieu de chercher le produit universel capable de résoudre l'hygiène de tous les résidents, on évalue chaque personne et on définit ce dont elle a besoin.
- Autonome : elle se brosse seule.
- Partiellement autonome : on adapte éventuellement le manche, la brosse ou l'environnement et on supervise.
- Dépendante : quelqu'un réalise ou complète effectivement le brossage.
- Porteuse d'une prothèse : un protocole spécifique est ajouté.
- Troubles cognitifs ou opposition : l'approche comportementale et le moment du soin doivent être adaptés.
Former les soignants est nécessaire. Mais cela ne suffit probablement pas.
C'est ici que les publications les plus récentes apportent une nuance importante.
Une revue systématique et méta-analyse publiée en 2025 retrouve une amélioration de la plaque dentaire et de l'hygiène des prothèses lorsque les aidants de personnes institutionnalisées bénéficient d'une formation en santé orale. La qualité des études reste cependant hétérogène.
Une revue encore plus large publiée la même année a synthétisé 14 revues systématiques consacrées aux interventions réalisées par le personnel des établissements. Elle retrouve toujours les mêmes obstacles : manque de temps, formation insuffisante, turnover des équipes et opposition de certains résidents.
Une autre revue systématique de 31 études est particulièrement intéressante : les interventions centrées essentiellement sur la transmission de connaissances améliorent fréquemment les résultats à court terme, mais beaucoup moins régulièrement à long terme. Les interventions comprenant suivi et feedback semblent davantage représentées parmi celles maintenant une amélioration dans le temps.
Il faut organiser le soin.
Et en France ?
L'UFSBD travaille depuis longtemps sur cette problématique. Elle propose des formations en établissement, des outils destinés aux soignants et recommande que l'hygiène bucco-dentaire soit intégrée au projet médical de l'établissement. Elle préconise également des protocoles individualisés pour les résidents dépendants. Le problème français n'est donc pas l'absence totale de recommandations.
L'enjeu semble davantage être leur traduction quotidienne : qui évalue la bouche à l'entrée ? Qui définit le protocole ? Qui vérifie qu'il est réalisé ? Qui réévalue le résident lorsque son autonomie diminue ? Et qui contacte le chirurgien-dentiste lorsqu'une anomalie apparaît ?
La littérature internationale récente suggère justement de déplacer l'attention de la simple formation vers l'organisation et le suivi du soin.
Une approche beaucoup plus simple est possible
À Mont d'Ouest, nous proposons de partir d'un principe simple :
Pour une personne âgée dépendante, cela signifie d'abord :
- évaluer ses dents, ses muqueuses et ses prothèses ;
- déterminer ce qu'elle peut encore réaliser seule ;
- conserver une brosse à dents classique ou électrique lorsque celle-ci permet un brossage efficace ;
- utiliser un dentifrice fluoré adapté ;
- organiser l'aide humaine nécessaire lorsque l'autonomie devient insuffisante ;
- nettoyer séparément les prothèses amovibles ;
- réserver les produits complémentaires aux situations où ils présentent une indication réelle ;
- réévaluer régulièrement le protocole.
La technologie pourra certainement améliorer certains de ces soins.
Mais elle devrait répondre à un problème clinique identifié et démontrer qu'elle le résout.
La dépendance ne transforme pas la plaque dentaire en une maladie différente. Elle transforme surtout la capacité de la personne à l'éliminer elle-même.
C'est probablement là que doit commencer l'hygiène bucco-dentaire gériatrique.
Dr Charles Faroche — Chirurgien-dentiste
Journal Mont d'Ouest — Odontologie gériatrique
Sources principales
- NICE — Oral health for adults in care homes : recommendations.
- UFSBD — La santé bucco-dentaire, levier essentiel du maintien de l’autonomie.
- Société suisse des médecins-dentistes — Médecine dentaire gériatrique.
- British Society of Gerodontology — Resources and downloads.
- Powered versus manual toothbrushes for plaque removal and gingival health amongst 55 and older individuals : systematic review and meta-analysis.
- Essai comparatif des brosses automatiques en Y et en U et du brossage manuel.
- Effectiveness of Educating Caregivers on Oral Health of Institutionalized Older Adults : systematic review and meta-analysis.
- Revue des interventions de santé orale conduites par les personnels en établissement.
Contenu d’information générale et synthèse clinique des travaux cités. Il ne remplace ni un examen clinique ni un avis médical ou dentaire individualisé.