Chez le patient âgé, l’odontogramme décrit les lésions. Il ne dit pas, à lui seul, ce que la personne peut supporter, ce qu’elle souhaite préserver, qui assurera l’hygiène demain ni si le traitement restera maintenable.

Deux patients peuvent présenter la même carie radiculaire, la même perte de calage postérieur ou une prothèse comparable. Le premier vit de façon autonome, comprend les consignes et dispose d’une salivation conservée. Le second est fragile, polymédiqué, atteint de sécheresse buccale et dépend d’un tiers pour l’hygiène quotidienne. La maladie observée peut être similaire ; le risque d’évolution, la faisabilité du traitement et le besoin de soutien ne le sont pas.

Pourquoi le bilan dentaire classique devient parfois insuffisant

L’examen clinique et radiographique reste indispensable. Mais, lorsque la fragilité ou la dépendance progresse, il doit être replacé dans une évaluation plus large :

  • la santé générale et le niveau de fragilité ;
  • la fonction orale réelle : mastication, parole, confort et déglutition ;
  • les maladies présentes et leur caractère actif ou urgent ;
  • les facteurs susceptibles d’accélérer la dégradation ;
  • la capacité du patient ou d’un tiers à entretenir le résultat ;
  • les contraintes nutritionnelles, sociales et organisationnelles.

Ce passage du « bilan de la bouche » au « bilan de la situation » constitue le cœur de la gérodontologie clinique.

Un cadre international publié en 2026

En 2026, un groupe international a proposé un cadre commun de staging et de grading en gérodontologie. Son élaboration s’est appuyée sur huit revues de la littérature, complétées par d’autres synthèses, puis sur une conférence de consensus de deux jours et demi réunissant 31 chercheurs, cliniciens et parties prenantes de 13 pays. Un accord d’au moins 75 % était requis pour chaque proposition.

Ce qui relève du fait. Le cadre décrit deux dimensions complémentaires : le staging caractérise l’état actuel ; le grading décrit les facteurs de risque, la trajectoire probable et la complexité de maintenance.

Ce qui relève encore de l’hypothèse clinique. Les auteurs estiment que cette structure pourrait améliorer la personnalisation, la coordination et l’allocation des ressources. Elle n’a cependant pas encore démontré qu’elle améliorait les résultats de santé.

Première dimensionLe staging : où en est la personne aujourd’hui ?

Le staging n’est pas seulement un stade dentaire. Il réunit trois niveaux qui doivent rester lisibles séparément.

DomaineQuestion cliniqueÉléments proposés
PersonneQuel est le niveau de fragilité et de dépendance ?Clinical Frailty Scale : stades I à III selon les groupes CFS 1–3, 4–6 et 7–9.
Fonction oraleQue peut faire la bouche et que ressent le patient ?Calage et unités fonctionnelles, mais aussi retentissement sur l’alimentation, la parole, le sourire et le confort.
MaladiesQuelles lésions sont présentes et quelle est leur gravité ?Caries, atteintes parodontales et lésions muqueuses, chacune décrite de façon graduée.

Le point important est l’absence volontaire de score global. Les auteurs ne recommandent pas, à ce stade, de résumer la personne à un chiffre unique ni d’appliquer automatiquement « le pire stade » à l’ensemble du cas. Le profil multidimensionnel doit rester visible.

Deuxième dimensionLe grading : que risque-t-il de se passer ensuite ?

Le grading s’intéresse moins à la photographie qu’à la trajectoire. Il distingue des facteurs de faible, moyen ou haut risque dans trois ensembles :

Facteurs oraux

Risque carieux, risque de progression parodontale et niveau de maintenance imposé par les prothèses.

Facteurs systémiques

Xérostomie ou hyposialie, multimorbidité, polymédication, dépendance et état nutritionnel.

Facteurs sociaux

Position socio-économique, isolement et disponibilité d’un soutien lorsque les soins ou l’hygiène l’exigent.

Cette séparation évite une erreur fréquente : confondre maladie présente et risque futur. Un patient sans carie active mais fortement xérostome, dépendant et sans aide quotidienne n’est pas « sans problème ». À l’inverse, une lésion identifiée chez une personne autonome et suivie ne porte pas nécessairement la même complexité de maintenance.

Six questions à documenter avant de décider

Sans transformer le consensus en outil validé qu’il n’est pas encore, six questions peuvent immédiatement améliorer le raisonnement clinique :

  1. La personne est-elle robuste, vulnérable ou fragile ?Les capacités de déplacement, de coopération, de compréhension et de récupération conditionnent la séquence de soins.
  2. Quelle fonction compte réellement pour elle ?Manger sans douleur, conserver un calage, parler, sourire, maintenir une prothèse ou simplement assurer le confort ne conduisent pas toujours aux mêmes priorités.
  3. Qu’est-ce qui impose une action ?Douleur, infection, lésion muqueuse suspecte, perte fonctionnelle ou maladie active doivent être distinguées d’une anomalie stable.
  4. Quels facteurs annoncent une dégradation rapide ?Sécheresse buccale, caries actives, inflammation, changement médicamenteux, dénutrition ou baisse récente d’autonomie modifient le niveau de surveillance.
  5. Qui maintiendra le résultat ?Le patient, un proche ou un soignant doit pouvoir réaliser les gestes nécessaires. Une solution techniquement excellente mais impossible à entretenir peut devenir une mauvaise solution clinique.
  6. Le parcours est-il réalisable ?Transport, consentement, interlocuteur identifié, disponibilité du matériel, fréquence des visites et circuit d’alerte doivent être anticipés.

Deux profils, une même bouche, deux organisations de soins

Imaginons deux patients présentant plusieurs lésions radiculaires non douloureuses et une prothèse partielle vieillissante.

Profil A

Autonomie et maintenance possibles

Patient robuste, fonction orale satisfaisante, salivation peu altérée, bonne compréhension et aide disponible en cas de besoin. Un projet restaurateur ou prothétique peut être discuté en fonction des objectifs et du pronostic dentaire, avec une maintenance organisée.

Profil B

Fragilité et risque élevé de rupture

Patient dépendant, xérostome, polymédiqué, alimentation modifiée et hygiène entièrement déléguée sans responsable stable. La première décision n’est pas seulement « quel matériau ? », mais comment contrôler la maladie, simplifier l’entretien, sécuriser l’absence de douleur et rendre la surveillance réellement possible.

Interprétation clinique, pas algorithme thérapeutique. Le cadre aide à rendre explicites les déterminants de la décision. Il ne prescrit pas un traitement particulier et ne remplace ni le diagnostic, ni le consentement, ni l’analyse bénéfice–risque individuelle.

Au cabinet, en EHPAD et avec les aidants

Au cabinet, cette approche justifie une fiche courte placée avant le plan de traitement : fragilité, fonction, maladies actives, risque salivaire et médicamenteux, nutrition, autonomie d’hygiène et soutien. La valeur vient moins de la longueur du formulaire que de la traçabilité des éléments qui changent réellement la décision.

En EHPAD, l’évaluation doit déboucher sur des responsabilités concrètes : qui réalise les soins quotidiens, qui observe une lésion ou un changement alimentaire, qui transmet les informations et dans quel délai le chirurgien-dentiste répond. Sans ce lien, le bilan reste descriptif.

Les aidants apportent des données souvent absentes de l’examen : refus alimentaire récent, temps de repas allongé, douleur exprimée autrement, perte d’une habitude d’hygiène ou difficulté nouvelle avec une prothèse. Leur contribution est essentielle ; elle ne doit toutefois pas compenser par défaut une organisation défaillante.

Le télésuivi peut faciliter la réévaluation entre deux visites, surtout lorsqu’un déplacement est lourd. Il doit transmettre des symptômes, des photographies exploitables et une décision tracée. Il ne permet ni de palper, ni de sonder, ni d’exclure à lui seul une affection non visible.

Ce que ce cadre ne permet pas encore d’affirmer

La qualité méthodologique est celle d’un consensus structuré, pas celle d’un essai clinique. Ses forces sont la synthèse préalable de la littérature, la diversité des disciplines et une procédure de vote annoncée à l’avance. Ses limites sont importantes :

  • absence actuelle de validation externe et de seuils décisionnels démontrés ;
  • reproductibilité entre praticiens encore inconnue ;
  • temps réel d’utilisation et acceptabilité non évalués ;
  • absence de preuve qu’il prédit les complications ou améliore la qualité de vie ;
  • patients, grand public, aidants et hygiénistes insuffisamment représentés ;
  • faible représentation des pays à revenu faible ou intermédiaire ;
  • granularité probablement trop élevée pour une utilisation courante sans version abrégée.

Il serait donc prématuré de présenter ce cadre comme une recommandation thérapeutique, une classification opposable ou un outil de facturation. Sa fonction actuelle est plus juste et déjà utile : fournir un langage commun et rendre le raisonnement clinique plus transparent.

La prochaine étape : tester l’utilité, pas seulement remplir une grille

Une démarche pragmatique consisterait à utiliser une version française courte sur une série prospective de patients âgés au cabinet et en EHPAD. Les premières questions ne devraient pas porter sur un « score », mais sur la faisabilité : temps nécessaire, données manquantes, accord entre praticiens et fréquence à laquelle l’évaluation modifie le plan de soins, la maintenance ou la coordination.

Ce type d’audit ne constituerait pas, à lui seul, une validation scientifique. Il permettrait néanmoins d’identifier ce qui est réellement utilisable et de préparer une étude prospective plus robuste.

Niveau de prudence. Cet article est une analyse clinique et une revue narrative des travaux cités. Il ne présente pas de recherche originale du Cabinet Dentaire Mont d’Ouest. Le cadre international décrit reste à valider avant toute utilisation comme instrument pronostique ou décisionnel.

Sources principales

  1. Srinivasan M, Müller F, Schwendicke F, McKenna G. Staging and grading in gerodontology: a consensus-based framework for comprehensive assessment of oral health and care complexity in older adults. Journal of Dentistry. 2026; DOI: 10.1016/j.jdent.2026.107050.
  2. Schwendicke F et al. Staging in Gerodontology: A Framework. Gerodontology. 2026;43(3):287–295. DOI: 10.1111/ger.70058.
  3. Schwendicke F et al. Grading in Gerodontology: A Framework. Gerodontology. 2026;43(3):296–305. DOI: 10.1111/ger.70051.
  4. Thomson WM et al. Staging and Grading in Gerodontology—An Introduction. Gerodontology. 2026;43(3):285–286. DOI: 10.1111/ger.70060.
  5. Rockwood K et al. A global clinical measure of fitness and frailty in elderly people. CMAJ. 2005;173(5):489–495. DOI: 10.1503/cmaj.050051.

Contenu destiné à l’information des professionnels, des équipes d’EHPAD et des aidants. Il ne remplace pas l’évaluation clinique individualisée.

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